Au fil des jours, au long des routes j'ai rapporté ces images et ces mots.



Entre Aphrodisias et Pamukkale


Loin de chez moi, le long des routes du voyage, dans ces circonstances où la conscience de soi semble exacerbée par la solitude et par le fait d'être, là, en ces lieux, un étranger j'étais saisi par un sentiment naïf et abyssal, un sentiment de sidération devant le spectacle permanent, devant le constat sans cesse vérifié que tant d'êtres humains vivaient partout - au milieu de nulle part ou dans le moindre interstice - et que, dans cette immense humanité s'accomplissaient autant de vies individuelles, qu'autant de destins se nouaient partout, dans tous ces villages perdus, ces villes grouillantes, ces fermes isolées et ces gourbis dressés a l'orée des champs.

Je voyais ces vieux, ces jeunes, ces enfants de tous les âges, ces personnes riches ou pauvres, hommes et femmes, beaux, laids, heureux, tristes, gentils, salauds, et si souvent un peu de tout ça à la fois ; cette foule omniprésente me semblait inconcevable, improbable, bien réelle pourtant mes yeux, les dialogues et les rencontres en témoignaient. 

Oui, tous ces gens sortent du ventre de toutes ces mères, dans les cris et la douleur, dans le sang et la merde et cette délivrance douloureuse est aussi signe de joie et d'espoir. Ils grandissent, vivent et meurent ; ils mangent, boivent, pissent et défèquent ; ils regardent la télévision ou un ciel étoilé ; ils font l'amour ou battent leurs femmes et leurs enfants ou les caressent et les cajolent ; ils se lèvent et vont apprendre leurs leçons à l'école ou se courbent sur leurs tâches à l'atelier ou aux champs ; ils cherchent compagnes et compagnons ; ils jouent au foot sur un terrain plein de cailloux ou se maquillent secrètement avant d'aller en boite, font claquer des dominos à la terrasse des cafés ou se soûlent au comptoir ; ils ramassent des herbes au bord de la route et rentrent en stop dans un village de montagne. En eux monte l'espérance en l'avenir à moins qu'un présent désespérant ne pèse de tout son poids. Et partout ça se répète à chaque fois semblable et toujours différent, tout au long des routes, dans tous les pays, tous les paysages, sous tous les climats..

A quoi servent-ils tous ces gens, de quoi, comment vivent-ils et qui va raconter leur histoire ? Et celui-là pauvre, sale et usé a-t-il eu une femme ? A-t-il été heureux ? Que pense-t-il, qu'espère-t-il ? Gagner à la loterie ? Un travail pour lui ou ses enfants ? Une bonne cuite ? Et cette adolescente qui sort furtivement de chez elle aura-t-elle une vie meilleure que celle de sa mère, pourra-t-elle travailler ou devra-t-elle se taire et élever une ribambelle d'enfants ; et ce garçon qui rêve de devenir footballeur sera-t-il au moins maçon ou boulanger ou partira-t-il jouer à Galatasaray ; et comment ce grouillement universel n'engendre-t-il pas un chaos perpétuel, une cacophonie insupportable, un déluge qui emporterait tout ?

Je devrais les entendre tous rire et se lamenter, parler, hurler et chanter et chacun de nous devrait entendre tout le monde et cette possibilité nous rendrait fous, nous tuerait d'un coup ; alors nous nous fermons car il faut survivre, et ne pas être dilué comme une goutte d’eau dans cet océan toujours convulsé qu'est l'humanité.

 

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La rencontre

En guise de manifeste


 

A l'harmonie des formes et des couleurs, à la rigueur du cadre et à la pertinence du sujet, je mêle des scories, des imperfections, des résections et des bubons, des fausses notes, discordances et grincements, il faut la voix qui grasseye, le corps qui faseye, les jambes qui vacillent, il faut le ridicule dans le sublime, de la morve dans la somptuosité des ors et le sel des larmes sur les dents aiguës du rire ; il faut pisser dans le lavabo entre deux strophes inspirées, être grandiloquent et bouffon, aller brûler sur la tombe de Jim mon exemplaire de « jeu et théorie du duende » mettre un pied sur les marches du trône et poser l'autre sur une peau de banane. Je vais essayer de rester en partie ce jeune homme maladroit, ce pantin impénitent, "dance on fire as it intends" et tout le bordel, de le rester surtout quand je serai devenu le vieillard chenu qui déjà se profile et me guette.
Elle se tient là ma cohérence, dans ce chemin étroit et sinueux qui passe entre naïveté et habileté, sincérité et invention ; elle se noue là ma vie, dans ce retour et cette projection, dans ce foutrage, dans cette baignade de rage, de rire, de joie, dans le sac à malheurs qui m'a presque brisé le dos et le tombereau de secrets qui voulait me pourrir les entrailles. Je pose l'un ; je vide l'autre et je vais au bout du chemin, je m'approche du terme d'un voyage vers la fosse commune et la fusion avec elle, le monde...

 

« Ce que seuls les cœurs brisés »... mais ils sont si nombreux que le message pourrait s'adresser à toutes et tous. Voyez, il y a un jour ce rivage, cette baie qui dans le coup d’œil semble former un cercle presque fermé, une baie encadrée de chaque côté par un promontoire et, là, une passe qui pourrait avoir laissé s'abriter la barcasse d'un Ulysse réchappé d'un désastre banal, harassé par le destin et les vents contraires. Il faudra qu'un jour je retourne voir ce Port-aux-Cailles, ce Porto Kagio, cette plage de galets et les colonnes et les collines sèches comme des colonels fascistes qui l'entourent ; y retourner comme je suis revenu un jour, à la station Ménilmontant, dans l'Ithaque de ma jeunesse, avec tout ce qu'il a fallu risquer, tout ce qu'il a fallu laisser derrière soi ; les compagnons abandonnés à la terre, les précieuses choses mortes et inutiles, les êtres perdus, les fantômes tenaces et les masques trop lourds. Revenir, en finir avec les hésitations et les errances, les malheurs et les renoncements, rédimer une vie et achever le voyage en retrouvant le vieux chien qui m'attendait pour mourir et le lit nuptial qui m'attendait pour s'ouvrir.

 

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Sur la route
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Dans le bus
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Noria

Je me souviens des circonstances précises qui ont entouré cette photo. Photographier fixe les souvenirs, mes souvenirs en tout cas.

C'était en avril 2001, en Syrie, dans la vieille ville d'Hama sur le fleuve Oronte. Il ne subsiste que quelques rues vestiges de ce qu'était Hama avant le siège qu'elle subit de la part des armées syriennes. En 1982, une insurrection des "Frères Musulmans" avait pris le contrôle de cette ville. Hafez-el-Assad avait réprimé dans le feu, le fer et le sang cette rébellion. Des milliers de morts, une grande partie de la ville détruite dans une sorte de prélude à l'actuelle guerre civile qui, depuis 2012, ravage la Syrie.

En 2001 Bachar-al-Assad venait d'arriver au pouvoir, l’ophtalmologue de Londres débarquait pour occuper le trône de son père et ne semblait pas tailler pour assumer cette fonction de dictateur. Il s'est vite adapté et prouve depuis cinq ans qu'il sait utiliser les arguments qu'il a en mains.

Hama est une ville traditionaliste, d'où cette "Commune" islamiste de 1982. Elle l'est restée.

En 2001, j'avais visité ces rues sorties directement du Moyen-Âge : musée, palais, hôtels et restaurants, notamment l'un d'eux, en terrasse le long de l'Oronte, qui ouvrait sur l'une des norias installées sur les rives du fleuve. Je me souviens du bruit que faisaient ces norias. Un effroyable bruit de broiement. Plus loin j'avais passé du temps dans un" khan" (le caravansérail urbain pas le souverain) dont les magasins servaient d'atelier à des peintres, hommes et femmes, avec qui j'avais longuement discuté.

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Porto Kagio
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The Lady of Columbus Circle