SIENNE


Un nuancier de Sienne

Sienne, voilà encore un mot, un nom, qui me renvoie aux temps lointains, comme légendaires, de l'enfance. A défaut d'être habile à leur utilisation, j'aimais la poésie qui se dégageait du nom des couleurs de mes tubes de gouache. 

Caca d'oie me laissait perplexe, mi-dégoûté mi-amusé, et triste pour elle comme on l'est pour un enfant mal-né, une pauvresse déguenillée.

Bleu outremer l'écrasait de toute sa grandeur ; la noyait dans l'immensité de la mer ; l'achevait par la beauté classique mais irrésistible, j'aimais cette nuance exotique que portait ce bleu de l'ailleurs, ce bleu d'un au-delà. 

Rouge vermillon lui se dressait comme un sorcier, un césar ; rouge jaillissait du tube tel le sang versé par les lèvres d'une blessure, montait comme la colère au front et finissait dans ce vermillon étrange, mystérieux ver et innombrable million. 

Vert véronèse comme si cette couleur verte, qu'alors je n'aimais guère, cette couleur si dominante dans la nature, avait besoin de cette répétition phonique pour s'affirmer et séduire.

Jaune d'or comme une évidence, presque une redondance, éclatait d'une brillance de soleil terni ; puis la puissance pesante de l'or et l'énergie éthérée de la lumière solaire signaient son infinie richesse.

Enfin il y avait la terre de Sienne, nuancée de brûlée ; la mystérieuse bien que terrienne terre de sienne brûlée qui portait un nom extravagant pour une sorte de marron, oh pardon ! un ocre ! dont à Sienne je trouvais une abondante palette, un nuancier que j'allais rechercher et réussir à faire apparaître sur mes tirages en noir et blanc ; une couleur aimée, une terre de mienne en quelque sorte.


De nos collines florentines, la route est assez longue pour aller jusqu'à Sienne, assez longue et pas terrible on peut le dire, surtout dans un pays où abondent les chefs-d’œuvres du Génie civil. La RA-3, une quatre-voies qui nous a semblé assez éloigné des standards français en la matière : elle comporte un nombre élevé de nids de poule qui trouent ses étroites chaussées, il faut en tenir compte en conduisant.


Le Campo, la place centrale était dégagée des barrières et autres structures qui avaient servies deux jours auparavant pour le "Palio", la célèbre course de chevaux qui a lieu deux fois par an. On débarrassait les lieux des reliefs de la fête. Nous n'avions pas envie de visiter quelque musée ou église que ce soit, pas envie de voir une Nativité, un saint Jérôme au désert ; seulement nous promener le nez en l'air. Ainsi, nos pas nous menèrent derrière le Palazzo Publico, au moment où quelques bénévoles rangeaient jusqu'à l'année prochaine les costumes médiévaux des différents quartiers qui avaient défilés et concourus lors du « Palio ». 

Quelques pas plus loin, s'élève le Duomo de Sienne, la cathédrale, magnifique, toute de marbre blanc bleuté et noir ; mais ce qui attira notre attention était la cérémonie en cours sur le parvis où s'ébattaient les porte-étendards du quartier vainqueur. Drapeaux, tambours, costumes, liesse, tout le quartier était là, de l'enfant à l'aïeul, pour célébrer la victoire. Nous allions sans le savoir nous promener longtemps sur le territoire de cette « contrada », la Selva qui occupe un espace central à l'est et au sud-est du Campo.

Une poterne ouvrait sur une allée ombragée, presque une charmille, on entendait jouer ce qui semblait être un quatuor à cordes ou un orchestre de chambre. L'endroit était très enveloppant, doux comme une couette, aucun des bruits d'une ville n'y arrivait ; à gauche l'allée nous mena jusqu’à une chapelle, à droite s'ouvrait une vaste terrasse dont le mur de briques bordait la colline. Des tables, des bancs, des parasols, en retrait un terrain de basket-ball couvert de jardinières fleuries montées sur roulettes et, puisque Sienne est bâtie sur des collines, en face de nous la colline de la basilique San Domenico.

Une vue idéale, une ambiance musicale raffinée, il ne restait plus qu'à satisfaire nos papilles et notre appétit. Je sortis « ciabatta » parmesan, speck, tomates séchées, olives et un peu d'eau pour un pique-nique parnassien.

Plus tard, à Paris, au moment de rédiger ces quelques lignes, j'ai cherché et retrouvé cet endroit où nous nous étions arrêtés. Un « lieu historique en ville, loin de la ville » tel qu'il est présenté dans les articles de presse. Allez je suis sympa, je vous donne quelques indications : c'est vers le 9 via del Costone, en haut de la pente qui descend vers la fontaine couverte de Fontebranda, après ce sera à vous de trouver.



 

Les nombreuses fontaines de Sienne et le réseau souterrain qui les alimente datent du Moyen-Âge. La ville de Sienne a gardé le plan de ses rues, l’enceinte fortifiée, les bâtiments, les palais et les églises construites entre les XIIe et XVe siècles ; ainsi c'est une ville médiévale qui nous est parvenue intacte sans pour autant devenir un musée. Je n'ai pu passer que quelques heures à Sienne, je pense qu'il faut au moins trois jours, et mieux quatre jours pour visiter la ville, ses différents sites de manière exhaustive et ses rues de cette manière nonchalante qui convient à la pleine dégustation des lieux, et à la photographie. Notre pique-nique terminé, nous sommes redescendus dans le vallon où se trouve la plus ancienne des fontaines de la ville. Sous ses arches gothiques, et très orientalisantes m'a t-il semblé, la fontaine de Fontebranda abrite un très grand bassin divisé en fontaine, abreuvoir, et lavoir où l'eau miroite depuis près de huit siècles. Là, nous nous trouvons au pied de la colline de San Domenico, nous entamons notre montée, par des rues où j'aurais le bonheur de faire quelques bonnes photos, jusqu'au beau « Santuario Cateriniano » avec son église, la maison de la sainte et d'autres éléments, un fameux sanctuaire dont nous n'avons que vu les patios à colonnes.

 

 


Au pifomètre, nous n'avions pas de plan, nous sommes revenus vers la piazza del Campo, en essayant de ne pas trop nous fourvoyer. Finalement, la densité de piétons augmentant j'ai compris que nous approchions de notre but. A main gauche, une place sur laquelle se dressait un bel édifice gothique, celui d'une banque vieille comme la Renaissance, une banque du Quattrocento, le Monte dei Paschi, un ancien mont-de-piété, banque sur laquelle j'allais acquérir, plus tard, d'intéressantes informations. Menacée par la banqueroute, celle qui est la plus ancienne banque en activité n'avait pas moins de défaut que les autres. Après avoir maquillé ses comptes, après avoir vu ses pertes épongées par l'argent public, après avoir licencié des milliers de salariés, la banque n'arrive pas à se redresser et est reprise à 70% par l’État italien. Bref se joue une fois de plus la fameuse rengaine : on privatise les profits et on nationalise les dettes et, à la fin, la fanfare joue la marche « triomphe d'un système qui a fait faillite. »

Quelques mètres plus loin, la cohue devient insupportable surtout après ces quelques heures de promenade rêveuse. La piazza del Campo ressemble à un Time Square médiéval, les enfants braillent, les parents crient, tout le monde bouscule tout le monde, alors nous nous réfugions dans une « gelateria » pour une « consolation de la gorge » ; en ressortant nous renonçons à rester en ville et partons retrouver la quiétude des collines de Scandicci et le délassement d'une baignade dans la piscine.