Au fil des jours, au long des routes j'ai rapporté ces images et ces mots.


 

                        Le visualisme

Le visualisme a germé en mer, dans le balancement d'une barque d'où le profil du littoral se perdait entre mer et ciel ; mais il aurait pu naître dans la nuit de la steppe avec, comme en plein océan, les étoiles comme seuls repères, il aurait pu surgir de l'ennui sans fin d’une banlieue uniforme où les jours passent indifférents, trembler comme un mirage dans un désert brûlant de pierres et de roches éparses, se silhouetter dans la désolation glacée et chaotique de l'inlandsis illuminé d’albédos, battre au cœur du silence sinistre des futaies noires de la forêt boréale ou cuire sur la plaque chaude d'un forum ruiné où s'entendent les murmures des générations mortes. Le visualisme s'épanouit dans les espaces vides et dans la répétition morne et infinie des mastications humaines, il a besoin comme d'un terreau de ces instants de répétitions, de ruminations et de vacuité intellectuelle qui semblent stériles ou vides de sens ; il permet d'exprimer au mieux les moments de transition en faisant, paradoxalement, ressortir leur permanence et leurs deux bornes temporelles.

 

Dans un même cadre ces images lient la matérialité d'un corps et le temps de son déplacement, une fusion esthétique qui fixe ce qui fondamentalement ne l'est pas : le mouvement et la perpétuelle ruée en avant du temps. Le flou de l'image exprime au mieux l'unicité et la fugacité de chaque instant du déplacement, chacun de ces tours de roue qui répète et enterre le précédent.

 

C'est à la mer étale, que les pointus des pêcheurs piquent le miroir de l'aube. Sans doute leurs embarcations sont millénaires dans leur forme puisqu'elles n'ont pas changées dans leur fonction. C'est ce matin là, qui ressemblait à tant d'autres depuis les temps homériques, qu'Ismaël et son père partirent pêcher, cette fois-ci loin de la côte, aux abords abondants de récifs des îlots rocheux de leur bout de méditerranée. Là, ils laissèrent filer la fine ligne de leur palangrote, le soleil finissait d'émerger de la ligne confondue des collines et de l'horizon marin.

Père, demanda Ismaël, comment sais-tu que le poisson va venir ?

Je ne le sais pas, fils, je ferme les yeux et je le vois qui vient.

Tu fermes les yeux et tu le vois ?

Essaie...

 

Voilà notre homme dans le métro. Il le fréquente tous les jours, dès les premières heures il s'immerge dans les entrailles du grand corps, dans les tuyaux où passent les flux vitaux de la cité, les éléments nutritifs que sont ses habitants. Le grand réseau est constitué, tel un gigantesque jeu de poupées russes, d'unités de plus en plus petites, les individus eux mêmes se révélant - par les notes et les photos - être l'abri, le réceptacle de pensées, de styles, d'actions, de désirs, de peurs, tout un fatras de connections neuronales, de sécrétions hormonales, d'émissions de phéromones, tout un système reptilien ou élaboré de pulsions, de désirs, d'angoisses.

 

Ismaël bercé par le clapot qui balançait doucement leur pointu n'eût même pas à fermer les yeux pour visualiser la forme argentée du poisson avec sa bouche ronde, lisse et avide, son œil froid en noir et blanc fixé sur l’appât. Il sembla se matérialiser d'un coup surgissant très vite du néant bleu nuit des profondeurs, forme scintillante enfantée par la mer. Une image si précise qu'elle lui sembla être une photographe prise dans un aquarium, puis la légère pression exercée sur le fil de la palangrote le sortit de cette vision, une infime traction, le nylon qui se serre sur son index et lui dit je suis pris, et confirme alors cette anticipation du possible. Il enroule la ligne autour du plioir de liège dans un geste vif et mesuré, les premiers hameçons font une tache informe dans l'eau où se diffracte la ligne, au quatrième hameçon se tord la silhouette fusiforme de la prise, agitée de grands mouvements de lutte. Il agonise et ses convulsions s'amenuisent tout comme les curieux grognements qu'il pousse au fond de la barque.

Un tacaud, précise le père.

Il étincelle sous le soleil du matin.

 

 

Le visualisme est mis en œuvre, impulsé par un acteur lui même emporté dans ces courants – morceau du minestrone, brindille dans le maelström - emporté en pleine matière. Il permet de flotter, ou au moins de surnager, à la surface de ce flot (bruits, couleurs, formes, odeurs, apparences, images, matières, mouvements, mots, actions) d'une profondeur abyssale (trains, tunnels, foules, cohue, activité cérébrale et musculaire) comme le pêcheur sur son canot qui clapote à la surface de l'eau. Il jette sa ligne, individu singulier entre tous (certes comme l'est chacun d'eux mais lui il pêche) et «sur les lignes» de transports des flux, des pensées, des pages, des structures du cadre, il prend notes et images et traduit alors par la visualisation en mots, en images, la force, la permanence, la fluctuation, l'ensemble des qualités, des caractéristiques de ce qui existe et se fait et disparaît autour de lui.

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Depuis qu'elle est survenue le 21 septembre dernier, la mort de Samuel Llogoy m'obsède. Au cours des dernières décennies il avait à plusieurs reprises failli être rattrapé par elle. La mort, potentialité irrémédiable de chacune de nos vies, avait chez lui une latence, une proximité qu'elle n'avait pas chez la plupart des mortels. Depuis l'enfance, elle lui remontait tout le corps depuis les orteils, comme si la maladie venait du sol, et lui grimpait le long des jambes puis envahissait son torse. Une montée lente mais irrésistible, patiente, qui s'emparait de chacune de ses fibres musculaires, jusqu'à la submersion finale, la noyade sèche qui arriverait - il le savait et vivait avec - un jour semblable aux autres.

Courait-elle derrière sa mobylette lorsque au détour d'une piste de terre battue de San Felipe, la petite île antillaise où il était parti vivre des maigres subsides d'un vieil héritage et des quelques dollars que lui rapportaient ses talents de pianiste, ou guettait-elle au creux de l'ornière où la fourche de sa machine se brisa, le culbutant cul par dessus tête dans les fougères du bas-côté ? Le fait est qu'il ne se brisa pas la tête ni les jambes qui, encore suffisamment opérantes à cette époque, lui permirent de se relever et de rejoindre le village le plus proche où il s'évanouit d'épuisement et de trop de sang perdu par sa blessure au cuir chevelu. Profita-t-elle de son ébriété pour l'inciter à ne pas relâcher l'accélérateur à l'entrée de ce virage que nous connaissions tous en haut de la côte des Carrières ? En tout cas il souriait encore en racontant devant le cadavre plié de sa voiture - d'une célèbre marque populaire aujourd'hui disparue, comme tant d'autres choses de cette époque d'avant le temps des crises - le bon tour qu'il avait joué aux flics qui étaient intervenus et qu'il avait bernés sur son état alcoolique. Elle devait avoir pensé être arrivée à ses fins quand, usant hypocritement d'une bronchite, elle l'avait cloué sur un lit de réanimation pendant plusieurs semaines. Mais là encore il était sorti de ses rets, à la surprise et à l'étonnement bougon des médecins dont il invalidait le pronostic.

 

D'ailleurs même s'il peut en partie au moins se théoriser, si on peut essayer de le faire, le visualisme est plus une pensée en action, une attitude, une manière d'être face au maelström d'informations que reçoit le récepteur, artiste ou non, dans sa barque (son corps) sa position d'attente attentive qui est celle du pêcheur. Le visualisme est forcément incarné, il attend, saisit, traduit, essaie de rendre compréhensible (là où l'on se tient) le grand corps du monde et l'océan des phénomènes.

En somme, Samuel était une sorte de survivant, un funambule qui depuis une quinzaine d'années ne conduisait plus que son fauteuil électrique dans les rues de la petite ville qu'il habitait, jusqu'aux bois où il aimait aller, continuant sur son fil d'équilibriste à s'y promener en dépit des risques qu'il prenait à le faire. Je l'avais accompagné lors de mes rares visites. Il se trouve que nous partagions le même goût pour le silence hiératique, et légèrement dédaigneux, des arbres, l'odeur charnelle de l'humus et la lumière joueuse des sous-bois. Nous avions tenu là de longues discussions ou plutôt, pour l'essentiel, de longs monologues où mes quelques interventions ne servaient qu'à entretenir et préciser le cours de sa pensée. C'est dans ces circonstances, lors d'une belle journée de juin tandis que je photographiais les graffitis blancs gravés dans la pierre calcaire du mur de la propriété qui bordait la forêt et qu'il se roulait un joint d'herbe, qu'il avait repris les thèmes que nous avions abordé de manière intuitive et excitée bien des années plus tôt. Et ce qui n'étaient alors que des ébauches, des traits de nos esprits surchauffés emplis de matériaux plus ou moins intellectuels et de substances plus ou moins licites, constituaient dans ce discours de fin d'après midi une étonnante élaboration, celle d'une pensée critique et constructive qui abordant les processus créatifs ouvrait largement sur l'ensemble du champ de l'expérience et des savoirs faire individuels et collectifs de l'humanité. Il appelait ça le visualisme. Ce jour-là, il m'assura, bien que je ne m'en souvienne pas, que c'était moi qui avais formulé, il y a bien longtemps, ce néologisme.

 

En me montrant ses photos hier, Pierre m'a tenu un discours intéressant, me disant que « ces images de terrain vague montraient à la fois un état transitoire et un état permanent de l'architecture d'une ville en pleine reconstruction »

« En effet, » me dit-il, « à l'issue d'une destruction volontaire ces murs apparaissaient au jour et à la vue de tout le monde, mais ils étaient déjà là avant, hors de notre vue dans les appartements ou sous des revêtements disparus, et ils seront là après la reconstruction, hors de notre vue recouverts d'un voile de béton, d'un nouveau mur qui les cachera et, accessoirement, les protégera. Ici ce qui est appelé à disparaître représente une permanence, ce que nous voyons ici, dans ce présent là provient du passé et ira identique dans le futur de ce coin de ville. C'est du visualisme mon gars, et je vais fonder un mouvement à moi tout seul », dit-il sérieux et moqueur.


Donc Samuel était mort, les regrets de ne pas l'avoir revu me taraudaient. Certes j'ai tendance à me charger de trop et d'inutile culpabilité, mais c'est ainsi et je me dis que ce vendredi là comme tant d'autres j'aurais pu aller le voir d'autant que ma nouvelle adresse m'avait rapproché de son domicile.

Ce soir-là il était sorti comme à son habitude, dés que le temps le permettait, en forêt. Nul ne sait ni ne saura jamais avec certitude ce qui s'est passé, mais à l'issue de la lecture révélatrice que je fis plus tard, mon intuition s'est confirmée. Dans le détail les faits collent trop bien à la théorie élaborée dans les cahiers qu'il m'avait donné à lire.

C'est en triant les piles de dossiers que son neveu les découvrit entre, me précisa t'il, quelques dessins pornographiques, que j'ai trouvé plus drôles que pornographiques, et des catalogues de matériels pour artistes. Ce classement qui pourrait sembler hasardeux n'était pas moins empreint d'une certaine logique, entre hédonisme rigolard et matérialisme rêveur, celle d'une personne qui alors ne pouvait plus profiter ni user des pastels, des huiles, des compresseurs, des gros feutres et des châssis surdimensionnés, ou même de ces carnets d'esquisses, tous ces matériels que proposaient ces brochures commerciales, mais une logique qui le faisait justement placer là les pages où était élaborée sa théorie. Il m'a été donné de les lire puisque mon nom figure dans le préambule du premier cahier dont l'ensemble fournissait la matière première d'un ouvrage qu'il n'eût pas le temps de mener à bien.

Maintenant je pense que c'est aussi pour ça qu'il allait si fréquemment dans ce bois où il est mort. Il y testait son talent de funambule, il y jouait sa vie tout en vérifiant ses idées, il y cherchait - et y éprouvât - le plaisir intense de trouver ce fil qui passe dans la vie de chacun et le monde de tous, de mettre au jour cette permanence qui sous tend et transcende notre univers de retours cycliques et de changements incessants.

 

Ce n'est pas une vision ni une prévision, c'est plutôt une pensée du possible, une pré-construction aléatoire, hypothétique mais souvent, le plus souvent, réalisée de ce que peut contenir le réel (et le présent). Attendre, envisager et effectuer la prise de notes, de vues, de croquis. Mais ce préalable n'est que la première étape des élaborations du visualisme, il y a aussi la saisie effective des circonstances, la captation de l'instant et des possibles virtuels, des variantes du même thème, et l'imagination, l'invention du plausible. Il ne faut pas s'égarer dans la théorisation, le visualisme puise par le corps conscient dans le monde réel et dans la vie en action, en ce sens le visualisme est un jeu, une incorporation du réel.... résulte d'une démarche créatrice liée dans sa production physique et ses réalisations concrètes aux aléas, aux circonstances, à ce que la vie donne sans notion de bien de mal de beau de laid de banal ou d'extraordinaire.

Nul ne saura vraiment pourquoi il a pris ce sentier si difficile à suivre avec son fauteuil, était-ce délibéré de sa part ou bien les circonstances l'ont elles poussé à le faire ? D'une manière ou d'une autre il a perdu l'équilibre. Assis dans son fauteuil, son buste très alourdi par l'immobilité, l'âge et sa constante gourmandise, a dû partir en avant. A t-il eu le réflexe de se pencher pour rattraper son appareil photo que l'on a retrouvé cassé sur le sol ? A t-il été bousculé au passage d'un cavalier, d'un cycliste ou a t-il cherché à éviter de l'être ? A t-il pris des risques en poussant sa machine à fond dans le sentier et en prenant des photos ? Toujours est-il qu'il a pris une dernière image de la forêt et que des promeneurs l'on retrouvé là, allongé face contre terre, mort de ne pouvoir respirer dans cette position, couché sur cette terre qu'il aimait tant.

 

Ismaël passait de très longs moments contemplatifs, d'attente, notamment dans sa chambre ou en mer, avec son père, à attendre une prise et ces intervalles lui laissaient, au milieu des éléments fondamentaux - le temps étiré, l'eau, la lumière - et des sensations primaires, le sel, la brûlure du soleil, le bercement ; ces moments qui offraient un champ infini à la divagation intellectuelle, à la conceptualisation poétique sans qu'il formule encore un en deçà du réel, une poétique du réalisme, un irréel plausible.

 

J'avais été frappé les dernières fois que je l'avais vu par ce haut-le-corps, cette puissante et irrépressible inspiration qui entrecoupait sa parole. C'était que parler pour lui était devenu un vrai effort physique qui l'obligeait à inhaler de toutes ses forces, de tout son corps. Il avait pour la nuit un appareil, une simple boîte de plastique blanc d'où partaient fils et tuyaux. Cette boîte émettait de curieux sons répétitifs, un « ssshhhh » prolongé ponctué d'un « chtonk » sourd, une respiration artificielle qui compensait la faiblesse de la sienne une fois qu'il était allongé et endormi. La machine pulsait de l'air sur son diaphragme, elle l'obligeait à respirer, sans elle il se serait étouffé. Il aurait dû l'avoir avec lui en permanence, jour et nuit, mais il repoussait cette échéance et continuait pourtant à respirer, à vivre.

Je me suis pris à penser qu'il était parti pêcher sa propre mort, la guetter et la ferrer dans ce sous-bois et que ce jour-là il avait enfin eu une prise. Non pas qu'il souhaitait mourir ou qu'il envisageait de se suicider, mais bien plutôt qu'il voulait vivre au point même qu'il voulait vivre sa mort, agir sa mort, alors que son quotidien lui laissait tout le temps nécessaire à la visualiser dans toutes les versions possibles et imaginables.

Je m'aperçois maintenant, avec le recul et après la lecture des manuscrits de Samuel, de quelle manière - très limitée - j'ai exercé concrètement la méthode visualiste. Je vois que ce qu'il connaissait de mon travail lui servit à nourrir comme d'autres œuvres, notamment dans la photographie, le cinéma ou l'architecture, ses conceptions théoriques. Nous ne nous sommes jamais vraiment concertés, je ne savais même pas que le peu que nous échangions lui servait et que d'une certaine manière je façonnais moi aussi le corps du visualisme. Sans doute aurions-nous pu, plus tard, concrétisé cette collaboration informelle, le destin en a décidé autrement. A moins que ce ne soit pas le destin, mais une volonté, que la mort de Samuel m'oblige, m'amène justement à illustrer et à rendre publiques ses théories, comme en miroir de mon apport à la fois secret et concret, comme si justement il fallait procéder ainsi, en somme comme si la création et la théorie se mêlaient et se nourrissaient l'une de l'autre.

 

...en choisissant une méthode qui pourrait apparaître inadaptée au sujet traité, par son opposé, on cherche une formulation complète du réel. Par exemple le flou pour figurer le temps et l'espace traversés, sans chercher à les fixer car le temps du mouvement, ni la vitesse, ne sauraient être exprimées ainsi, et choisir une forme abstraite pour illustrer une réalité, des objets matériels, concrets, comme il en existe peu qui le soient plus : une foule, un train, une gare.