Chroniques métropolitaines 


Le plus souvent je photographie au fil de mon existence, sans partir spécifiquement sur un lieu ou un sujet de reportage, sans idée bien établie d'une série précise. Il s'agit là sans doute d'une question de moyens et de tempérament. En conséquence je photographie beaucoup autour de moi, sans mener nécessairement une photographie intimiste, mais où que j'aille je sais photographier ce qui au fur et à mesure pourra s'intégrer à l'une ou l'autre, ou à plusieurs, de ces séries que je mène de cette manière erratique mais, somme toute, systématique.

Je me déplace pour photographier et je profite de chacun de mes déplacements, de mes voyages ou de mes vacances pour photographier, pour rapporter des prises photographiques, une pêche, un gibier.

J'ai fondé une série en retournant dans le métro, je me rendais à mes rendez-vous amoureux, je traversais Paris et au passage, sur les lignes, je prenais les images de ces transports ; je prenais conscience de ce chaos, de l'énergie produite, des images accumulées, j'élaborais sans le savoir, sans le formuler, une imagerie de ces sensations et de ces phénomènes.

 

J'ai eu l'idée, puis le sentiment, enfin la quasi certitude d'exprimer au mieux ce qui se passait dans tous ces déplacements et toutes ces distances avalées, dans l'espace temporel du voyage et sa chair cinétique, dans la perforation sans cesse exercée par ces machines puissantes ; je réussissais à transcrire l'incroyable tourbillon, (un vortex ! une digestion ! Un maelstrom !) des lignes, des trajets et voyages, des gares, des rames et des wagons, des couloirs et des échangeurs souterrains, des quais, escaliers et passerelles et enfin des foules .

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L'homme caché

Cet homme là



Quel est mon nom? Mais putain mon nom, je m'en souviens plus, je ne sais plus comment je m'appelle ! Mon nom, mon non, mon mon, mot non, mont Nom, momon, Momo...Momo ? Oui bah voilà c'est Momo, l'autre abruti il a m'a dit, Momo bois pas tout, mais j'ai tout bu, ce coup là il m'a fait chier j'ai tout bu d'un coup de glotte, la dernière gorgée du rosé.

Il tâtonne autour de lui, oui le sol est là tout de suite il le reconnaît bien ce froid des trottoirs, ce froid gras des trottoirs, il tâtonne et ne trouve rien d'autre que ce froid écœurant, ouais c'est sûr j'ai tout bu. A cet impitoyable constat il émerge, les jambes allongées devant lui, celles-là sont les siennes, les autres, verticales et mouvantes, sont aux foules qui passent devant lui.

Ah merde je suis dans le métro finalement, c'est pas là que je vais trouver une bière ou un litron, ni mon nom, ah si Momo mais Momo qui, non Momo ça me dit trop rien, parfois je suis Momo c'est possible mais là je suis rien de nommé, je suis innommable, sale et pas bourré, quand j'aurais eu ma dose je retrouverai mon nom et si je suis que Momo ça ira, un Momo plein de bière ou de vinasse c'est quelqu'un de supportable. Et pourquoi ils se retournent tous ces cons-là je dois parler à haute voix mais je les emmerde, parfaitement leur pisse au cul moi, Momo. Voilà je suis bien en place là et c'est l'enfer, le froid de l'enfer me monte par le cul et les cuisses à travers le tissu de mon pantalon, je tiens assis car je suis adossé aux sièges du métro, ces saloperies de sièges juste étudiés pour que l'on ne puisse pas s'y allonger, et même en rampant j'aurais vite fait de me foutre sur les voies mais je suis pas assez courageux pour ça, pas assez malheureux, peut être une bière. Une bière ou la bière. Quelle station ici, la Motte Picquet, la motte piquait, la motte piquée oui, je gueule sa motte piquait m'sieu-dames, je peux vous le dire, j'en ai bu de l'eau à sa motte et bien elle piquait, il rit, je suis encore un peu bourré finalement, et il se voit bien étalé, hideux, et je m'en fous pourtant, ils s'écartent, je pue sans doute, d'ailleurs je me sens. Plus de bière et une sacrée envie de pisser, il se relève péniblement, d'abord ramener les jambes, pivoter le buste et prendre appui des deux mains sur le sol, et pousser, dans l'effort il lâche un pet long comme celui d'un cheval, il se marre puis réussit à se mettre debout, s'approche du bord et sors sa bite, une bite de bonnes dimensions, et pisse d'un long jet dru et sans les mains, un pissat de jeune homme, et vive la bière ! je gueule.


C'est le soir, nous revenons de notre périple amoureux avec Madeleine, de ces quelques heures d'intimité que nous arrivons à dévier du cours normal de nos existences, un bief de baise et de rires, et comme nous allons bientôt nous séparer chacune de ces minutes compte. Sur le quai du métro aérien juste en face de nous il y a un vieil homme, mais il est bien possible qu'il ait mon âge ou à peine plus, la vie dans la rue use vite. Il est affalé au pied des sièges du quai, au pied des gens assis. Il est inerte. C'est un tas de vêtements avec un corps humain à l'intérieur. Sa tête creusée de rides comme celle d'un marin sort de son manteau gris. Le tas bouge, l'homme se lève péniblement et s'approche du bord du quai. Il s'arrête sur le revêtement qui sert de repère aux aveugles, à hauteur d'un homme qui attend là. Il parle à haute voix mais dans un langage incompréhensible. Il ouvre sa braguette et exhibe son sexe. Il pisse devant tout le monde, son voisin s'écarte, il montre la hardiesse de l'homme déchu qui s'exhibe et pisse à la face du monde. Je remarque qu'il ne tient pas sa verge. Je sens Madeleine prête à pleurer au spectacle d'une infinie tristesse qui se montre là et je pense aux immensités de malheur, à l'interminable voyage dans la déchéance que cet homme a fait pour arriver jusque ici.


En ayant fini son compissage le type s'est écarté du quai d'un pas en arrière hésitant, il est parti comme une toupie en fin d'élan, il tournait dans une danse maladroite sur lui même, et il semblait irrésistiblement attiré par la voie et son électricité. Peut être voulait-il goûter au voltage RATP ?
Il a hésité sur le bord du quai, on aurait dit un funambule jouant à l'ivrogne afin d'impressionner encore plus son public. C'est là que son voisin l'a rattrapé en lui agrippant un bras par la main gauche et l'a fait asseoir sur un siège.
Le métro est arrivé, les gens sont montés, le métro est reparti, l'homme n'est pas resté assis, il est sorti de la station en grimpant l'escalier agrippé à la rampe et à moitié à genoux, tel un pénitent à bout de force.


Je tournais, je tournais, c'était bon, la valse et la bourrée tout ensemble, je tournais et tournais et ce type m'a arrêté, pour qui y se prend ce con-là, qu'est-ce qu'il dit, m'en fous de son rendez-vous moi, il me serre le bras je crois, bon je vais m'asseoir et ça tourne toujours....euh....tiens je suis debout ? Où ? Ah oui, le métro, bon sortir d'ici et par ce putain d'escalier, l'est tout de traviole leur escalier, n'importe quoi, ça va pas être facile, vas-y et hisse et ho, vas-y hardi matelot, vas-y qui ? Qui ? Moi lui c'est qui ? ouh-lala puuuutain... je sais plus qui je suis, bon sortir d'ici ça je sais mais aussi que j'en tiens une bonne moi, sortir d'ici mais pour quoi déjà, trouver mon nom dehors ? Mon nom, mais non je l'ai …. Ah oui, ça y est j'ai trouvé, la cartouche que je m'appelle, c'était pas Momo ? Momo-la-Cartouche, voilà je te baptise Momo-la-Cartouche ça te va bien, je sais qui me faut une bière j'en ai plus, à moins que pisser d'abord... Non pisser c'est fait, d'ailleurs j'en ai plein les doigts et les chaussures. Bon je vais continuer à grimper cet escalier, j'avance pas... Faut que je me concentre là-dessus, allez c'est bientôt fini, la sortie c'est par où ? Ah, ya encore un escalier, sortie sortie, la sortie est en bleu, je me souviens ya encore des escaliers je vais me reposer d'abord.


Il s'endort immédiatement, le visage tourné contre le mur carrelé, juste en haut de l'escalier qu'il vient de gravir comme la première station de son calvaire éthylique.
Tout le monde l'évite. Il dort. Sa misère s'étale aux yeux de tous, livrée et dans cette évidence, effrayante. Mais lui il s'en fout, il dort du sommeil brusque que procure les bières surdosées en alcool, bières qu'il consomme à raison de huit ou dix par jour. C'est pas cher et ça fait tout : la boisson, la défonce et la quasi totalité des repas, des calories de sa survie. Pas de problème c'est la belle vie. Trois cents quatre-vingts euros par mois, plus la manche, plus la récup', ça le fait, c'est la belle vie brève, il a trente-cinq ans et en paraît soixante, soixante ans un âge qu'il aura du mal à atteindre.

Pour le moment il dort et tout va bien.




La Baba Yaga de la ligne n°3



La ligne trois est hantée par le sourire ébréché, l'odeur âcre et le chant éraillé d'une Baba Yaga haute comme trois pommes, une naine inaboutie à qui, assis, je pourrais baiser la bouche. Elle vient de ce campement que des Roms et des réfugiés Slaves, Kurdes et Afghans ont improvisé sur les pelouses qui bordent le périphérique à la porte de Bagnolet. Elle chante dans un sabir franco-russe mêlé d'autres ingrédients indéterminés, danse dans ses loques grisâtres en remuant un sac à dos épuisé puis ponctue ce drôle de show à la fois inquiétant et pathétique d'un pas claqué d'escrimeur, bras fléchi, main tendue, comme portant d'un fleuret invisible une botte décisive. Elle se fige alors, corps tordu visage grimaçant, devant le passager qui en reste dans une certaine expectative. Quand c'est mon tour je l'appelle Baba Yaga, elle rit et je lui mens « non, je n'ai pas d'argent ». Mais elle me sourit, elle ne fait pas vraiment la manche, enfin, elle la fait, mais de cette manière qui laisse du fait qu'elle a l'air de s'amuser plus de latitude au refus. Elle tapote les épaules des passagers, certains reculent comme si ça les brûlait, mais, ne l'oublions pas, Baba Yaga est une sorcière ; elle voue à la mort ou à la bonne fortune les uns et les autres, selon son bon vouloir, et comme elle veut faire comprendre ces mots décisifs, elle dit alors en français. "Santé mon beau ! Bonheur pour toi !" ou "Aarrh, la mort sur toi ! Aarhh, méchante, va au diable !".


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L'afficheur

Rap moldo-valaque



Nerveux, minces et blonds, ils surgissent dans le wagon. Ils trainent avec eux un caddie sur lequel est fixé un petit ampli qui crachote d'abord quelques larsens comme pour s'éclaircir la voix, avant que sortent des boucles de boîte à rythme sur lesquelles ils se mettent à vociférer, en roumain, en russe, ou en moldo-valaque -qui sait -les paroles d'un rap où, au milieu des « woup woup », je n'identifie que des « tony monta-NA », syllabes appuyées du nom d'une icône générationnelle, un gangster hollywoodien de Miami, un émigré cubain qui devient dans ce film-culte un roi de la pègre, magnifique personnage baroque et vulgaire, miné par la parano et les narines tapissées de cocaïne. On a les héros violents, morts violemment, que l'on peut. L'un d'eux s'avance dans le wagon pour la récolte et désigne la casquette qu'il tient à la main d'un index véhément. On frise l'extorsion de petits fonds. Nous sommes nombreux à donner alors que ces deux types, rejoints par un duo identique, sont parfaitement désagréables et, à la violence potentielle qui s'exprime de leur mauvais rap et de chacun de leurs gestes, je me dis qu'ils doivent avoir, lorsque le besoin s'en fait sentir ou qu'une occasion se présente, d'autres moyens de faire rentrer la monnaie.  

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Les photographies présentées ici sont issues de séries réalisées dans les transports en commun de Paris et d'autres villes et banlieues. Elles ont été réalisées sans flash ni trépied, avec des appareils numériques et sans montage ni trucage. Leur transposition dans un espace d'exposition peut se concrétiser par des tirages de grandes dimensions, des successions et des accumulations d'images, elles peuvent être reliées à des textes dont ceux qui figurent sur cette page et sur ce  site servent d'exemples.