JOURNAL

 

Juin 2018

Le tropique, le signe du crabe, la signature de l'infini et l'apogée de l'activité solaire dans le même temps que la fin de l'année scolaire. Juin, à la fois le sommet et comme toujours le début de la fin. Ici, à Kandinsky lycée professionnel dans l'une des villes les plus riches de France, j'ai le temps de m'occuper de mes affaires : l'insertion universelle est à l’œuvre, c'est magnifique, très mal payé mais splendide !

Juin, finalement je me suis décidé à refaire un tour en ville, j'ai aéré mon appareil (photo) en commençant paradoxalement par des balades souterraines dans le métro parisien.

 

Il y a une lassitude de l'œil, du regard, une sensation de saturation à arpenter toujours les mêmes paysages urbains, les mêmes villes et quartiers. Bref, j'en avais marre de n'avoir à pêcher mes photos qu'en région parisienne et j'excipais de cette situation pour ne plus photographier, me plaindre de ne plus avoir envie, de ne plus rien voir. Mais j'ai fait des progrès en quarante ans, modestes mais utiles, alors j'ai fermé ma gueule et j'ai recommencé à regarder autour de moi.

 Alors que des journées ensoleillées s'annonçaient j'ai eu l'idée d'aller voir de vrais paysages, naturels, ouverts sur de grands espaces recouvert d'un vrai ciel ; un paysage qui n'aurait pas peur de la simplicité, un paysage élémentaire et beau.

    

                                         Dans l'estuaire de la baie de Somme

 

De la région parisienne, la baie de Somme est le littoral le plus proche, le plus facilement accessible en voiture. C'est aussi un espace naturel peu commun, fluctuant au gré des marées, un estuaire fait de chenaux et de bancs de sable où pousse la salicorne, où paissent de savoureux moutons de pré salé et où pêchent quelques phoques gris, aimables pinnipèdes au regard langoureux comme celui d'une vache, au museau moustachu et amical comme celui de votre chien.

 

Février 2018

 

En regardant ces images faites hier soir le 6 février 2018 et les autres, les deux dernières, des images argentiques, une prise en 1985 dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye et la seconde en 1993 dans le Briançonnais, je me dis que je fais toujours la même photo.

Est-ce une qualité ou la marque de mes limites ? Est-ce dû au sujet lui-même ? Qu'importe finalement ! Et tant mieux si je suis un tant soit peu cohérent sur trente ans ; l'essentiel réside dans le fait que ces images traduisent bien ce que l'on peut voir de paysages, d'objets, sous la neige ; ils apparaissent comme réduits à leur silhouette, comme des structures enveloppées, des squelettes recouverts d'une chair froide, fragile et très provisoire dans un cadre ramené à l'essentiel : l'obscurité de la nuit ou, ce qui est à la fois son contraire et son équivalent, la clarté presque sans aucun détail d'un espace blanc.

 


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                                                     Le pont d'Asnières, de nuit et de jour, une sorte de bayou sous la neige

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Aux premiers flocons qui tombent sur la région parisienne c'est la panique, comme si un vrai général Hiver, avec une vraie armée, passait à l'attaque. Les routes sont bloquées, des automobilistes en perdition subissent le sort des réfugiés, les avions sont cloués au sol, les trains ne circulent plus et même, incroyable, les gens se décident à ne pas prendre leur voiture. Les poubelles ne sont pas ramassées, le courrier pas distribué, les rayons des supermarchés se vident d'un côté sans se remplir de l'autre, sur les marchés la moitié des étals manquent ; on fait alors des réserves de sucre, d'huile, de bougies, de farine et de pétrole en tremblant au spectacle de cette eau solidifiée qui tombe du ciel. Le pire c'est que tous les parcs et les jardins publics sont fermés ; les seuls endroits où la neige ne se transforme pas en cette infâme bouillasse brunâtre sont interdits d'accès, même à moi et à ma caméra.

Ce 8 février je me suis décidé à aller trouver un espace arboré où faire quelques images. J'ai opté pour les rues résidentielles et grandement bourgeoises du Vésinet (Le), pas trop loin de chez moi et, en dépit des difficultés susdites, la SNCF a fini par réussir à m'y emmener.  

 

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"...And the cotton is high"
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Contrat Universel d'Insertion

Oh ! crevure capitaliste ! Je vais retravailler ! Le 5 mars ! Fini ces mois de parasitisme social, ces langoureuses après-midi à regarder "Aujourd'hui Madame", à me décrottez consciencieusement le nez et à refaire, lentement mais sûrement, de l'os aux frais de la collectivité nationale.

En attendant ce mi-temps payé au SMIC (un vrai boulet ce SMIC que nos entrepreneurs bien-aimés traînent péniblement sur le marché mondial de la concurrence libre et non faussée, ah ! il serait temps d'en finir avec tous ces archaïsmes) donc, en attendant, comme je le disais avant d'avoir été interrompu par quelque question superflue venue de la nombreuse assistance, j'en profite encore un peu et décide de me remettre à narrer quelques "épisodes du chemin", en direct live avec réenregistrement de certaines parties comme sur "Get yer..."

Il pleut. Depuis des semaines ici c'est Manchester-sur-Seine, une horreur bruineuse, une climatologie pisseuse, dont mon nouvel appareil WR me permet de surmonter les inconvénients. Je devrais avoir quelque photo mouillée à mettre dans la galerie.

 

Le 6 février 2017,

je me suis cassé la jambe, crac, sans rien, sans même un crac en vérité, sans m'en apercevoir tout de suite, et en ne ressentant qu'une gêne douloureuse en rentrant le soir. 

Pour être précis, il s'agissait d'une fracture de contrainte, comme si mon tibia n'était pas plus solide qu'un gressin et que, lentement, il avait fini par céder. 

C'était un lundi, j'étais sorti pour une longue marche à pied qui m'a mené jusqu'à la gare

de Pont-Cardinet et dans ce nouveau quartier qui s'étend jusqu'au nouveau palais de justice. Il est fait pour l'essentiel d'immeubles de bureaux et d'un grand jardin à la mode d'aujourd'hui, un des ces jardins aérés, sobres et froids qui accompagnent ces zones urbaines de béton et de verre, sobres et froides et photogéniques.

Cette fracture a initié un intéressant parcours, qui m'a fait passer de médecins négligents en médecins incompétents, puis de médecins dispendieux en médecins très dispendieux qui se faisaient payer en cash comme n'importe quel dealer.

La fracture de contrainte (ou de fatigue) fut décrite (avant la radiographie) par un médecin militaire français en 1887, ensuite comme une fracture consécutive aux marches forcées - on parlait aussi de "pied forcé de Sénèque" - puis abondamment documentée par les médecins militaires de Tsahal, au cours de la guerre des Six-Jours, constatant que de nombreuses recrues, pas assez endurcies, subissaient ces fractures sans traumatisme.

En dépit du fait que j'ai dû rester allongé durant plusieurs mois, je constate que j'ai gardé une grande activité photographique durant cette période. Cela prouve à quel point je n'ai pas écouté les recommandations réitérées de la Faculté et que j'ai béquillé et claudiqué dans les rues, sur les quais et les lignes du réseau, mes habituels terrains de chasse en région parisienne. 

Il a fallu trois semaines pour établir la cause de cette douleur qui me suivait pas à pas.

Entre-temps, j'avais participé à un jeu télévisé, mon quart d'heure de gloire warholienne, et j'étais allé voir un ami, un ancien collègue, élève aux Beaux-Arts. En revenant de cette prestigieuse école, j'avais profité des découpes d'ombres et de lumière qu'offraient la belle lumière rasante de février sur les guichets du Louvre.

 

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A l'expo de Josef Koudelka 

  Une autre sortie de cette curieuse et prolifique période m'amena sur le parvis de Beaubourg. 

J'allais voir l'exposition "Exils" de Josef Koudelka ;

magnifique photographe tchèque,

qui s'avère souvent tragique,

le roi du noir et blanc contrasté,

un Bohémien du reportage,

un de mes photographes préférés. 

 Il s'était fait connaître par ses images de l'invasion des chars du pacte de Varsovie à Prague en 1968. La photo du jeune homme qui fait un salut fasciste aux tankistes russes, est de lui. Ces photos lui valurent l'exil. L'exil, le nomadisme sont devenus constitutifs de sa manière de photographier.

Partir, voyager, revenir, rester, repartir.

 

 

Les tirages de l'exposition étaient d'une beauté envoûtante, je ne sais pas si ils les faisaient lui-même. Ses dernières séries, qui consistent en des vues panoramiques de sites industriels et de sites archéologiques grecs et romains me faisaient envie. Quel bonheur, et quelle angoisse, ce serait d'avoir à faire ce genre de travail...

A Olympie j'ai eu à traiter le même sujet mais sans boitier panoramique et en numérique. Je ne mettrais pas d'extrait de sa série à lui : je ne suis pas maso.


J'ai vu sur le parvis en pente douce de Beaubourg,

cette dame bien habillée,

avec son joli bibi rose pastel et blanc,

déchaussée pour plus d'aisance,

elle était allongée sur les pavés, endormie, 

son sac coincée entre les cuisses

pour plus de prudence. 

 

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Sur le parvis

Et j'ai continué, armé de ma béquille, parfois de ma botte orthopédique, à glaner les images du chemin ; en voici quelques-unes qui iront peut-être abonder mes séries...

 

Toussaint 2017

Nous sommes partis vers le Sud, profiter de quelques jours d'un été indien aux alentours de Montpellier. De lagunes - les étangs comme on les appelle là-bas – en collines, en flânant entre les murs de pierre jaune pâle du vieux Montpellier et les voiles de béton de la Grande Motte, en cheminant sur les rives rouges du lac du Salagou et les longues plages de sable du golfe du Lion j'ai pris quelques photographies que voici sélectionnées dans ces blocs. Nous sommes partis et, encore une fois, nous sommes revenus...

 

Située sur une île posée sur les lagunes, reliée par une digue à une immense plage de sable, la cathédrale romane de Villeneuve-lès-Maguelonne ne manque pas d'un certain attrait. Ici je retrouve des paysages plats et ouverts sous un vaste ciel, comme sur l'estran du Cotentin. Si vous vous y promenez et que votre appétit s'aiguise allez le satisfaire au restaurant ouvert dans un des bâtiments. C'est un C.A.T, un Centre d'Aide par le Travail et on y mange de bons petits plats, des produits frais et locaux à des prix raisonnables.

 

Un autre jour nous sommes allés nous promener à la Grande Motte, une étonnante entité architecturale qui surgit de la pinède entre l'étang de Mauguio et la mer. Dans l'arrière-pays, comme pour marquer un contraste maximum, les rives du lac du Salagou portent un village fantôme qui ne semble habité que par le maire, puisque la mairie est là et en bon état, et le curé, puisque l'église est là et en bon état. Deux sites que tout oppose à quelques kilomètres de distance.

 

Par contre Palavas on peut s'en passer sauf peut-être pour le Phare qui, s'il ne sert pas de phare, constitue un beau poste d'observation sur le littoral et une véritable mine pour mes photos fragmentées. Je ne vous conseillerais pas le restaurant, panoramique et tournant, vu que je ne l'ai pas testé, nous nous sommes contentés du bar et d'une bière locale, une "Gorge Fraîche" qui se veut drôle et s'avère bonne.

92400-24310

Ce chemin-là je l'ai suivi je ne sais pas combien de fois ; cette route là je l'ai prise lundi encore une fois, 495 kilomètres environ, mais ce coup-ci j'ai battu mon record, j'ai mis 5h32 mn pour faire le trajet entre la rue sainte Geneviève et la rue Jean Secret, Jean qui ?

 

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Le voyage a commencé par La Défense. Je n'aime pas La Défense mais j'y fait souvent des photos, depuis les années 1980 en argentique et en noir et blanc, mais surtout maintenant en couleurs et en numérique. C'est photogénique La Défense, tous ces gens affairés, ces immeubles pleins de reflets et de déformations, ces immeubles de fausse transparence, ces ruches pleines de richesses et de vanité. Je passais par là pour récupérer le véhicule de mon voyage.

 

 

Sur l'autoroute, sous un grand ciel traversé de bancs de nuages, il y a les stations-services qui sont d'une belle laideur. On y trouve le fourrage pour nos montures, le ravitaillement pour nos boyaux, enfin les autres, moi j'ai le plein et mes vivres sont de ma confection. Je pisse, j'achète un taureau rouge, je fais quelques photos, je mets "Abbey Road", ma ceinture et je repars.

 

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Abbey Road pour aller à Brantôme on ne pouvait pas trouver mieux. J'arrive à bon port, pas loin de ce village dont je fais, une fois de plus,  la carte postale : l'abbaye et l'église, la falaise boisée et l'eau de la rivière qui réplique les murs blancs du monument.

 

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L'abbaye, le clocher et l'église de Brantôme

Autour de Brantôme, s'étend le Périgord Vert, une belle campagne faite de combes étroites et de petites vallées, où sinuent de jolies rivières - la Belle, la Dronne, la Côle et plus loin l'Isle qui coule à Périgueux- aux rives bordées d'anciens moulins à eau. Un réseau de petites routes sinueuses parcourt un paysage agricole de prés et de bois, de champs de maïs et de colza, de blé et de tournesol parsemé de hameaux et de villages, de manoirs et de châteaux-forts, d'églises et d'abbayes romanes et Renaissance.

  

A Brantôme, la minuscule capitale de cette petite région, il faut : visiter l'abbaye et l'église et, derrière, les grottes du Jugement Dernier. La découverte des maisons anciennes, permet une agréable promenade dans les ruelles de la ville, enchâssée dans la boucle artificielle de la rivière : un système défensif dû aux moines.

Pour se ravitailler : le marché paysan, le mardi en saison, et le grand marché du vendredi, plein de produits locaux, foie gras et autres charcuteries (évitez l'étal de saucissons variés, aux différents "parfums", une arnaque) mais aussi, miels et fromages artisanaux, maraîchers aux fruits et légumes délicieux, et le fameux "cul noir" du Périgord, le porc fermier.

En aval de la Dronne, Bourdeilles et son château médiéval agrémenté d'un logis Renaissance, permet une belle visite après les quelques kilomètres d'une route qui longe les roches géantes, parfois en surplomb. Ne pas manquer la montée au donjon et le tour des murailles, puis traversez le pont avec son moulin noyé dans la verdure et descendez sur  la rive de la Dronne qui livre de belles vues sur le château.

Vers le Nord, Saint-Jean de Côle offre un décor médiéval exceptionnellement bien conservé fait de maisons anciennes, d'une halle en bois, d'une église romane et d'un beau manoir.

A quelques kilomètres du château Renaissance de Puyguilhem, l'abbaye de Boschaud, belle et très ruinée, se trouve au fond d'une combe : un site enchanteur.

D'autres villages offrent de nombreux attraits, Saint-Pardoux-la rivière et ses vieilles maisons, Château-Lévêque et son château, Mareuil, l'une des baronnies du Périgord et son château-fort un des fiefs de la famille de Bourdeilles, dont Pierre de Bourdeilles, dit "Brantôme" abbé, soldat et chroniqueur de son époque.

Juste avant Périgueux, ne manquez pas de suivre la direction de l'abbaye de Chancelade, un bel endroit où s'élèvent les murs blancs de cet ensemble roman. Périgueux, préfecture de la Dordogne, est une ville sympathique, son centre ancien vaut la visite, avec ses hôtels gothiques et Renaissance, et sa cathédrale abondamment remaniée, une curiosité avec ses coupoles que l'on apprécie particulièrement sur la rive opposée de l'Isle.

Enfin, je laisse au hasard de vos parcours la découverte de sites épars (ah l'église d'Agonac) le long des petites routes de cet aimable pays qu'aiment tant nos chers amis et voisins Anglais.