TRAIN  DE  JOUR

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Le bouledogue qui avait joué dans Star Wars

Le train rapide a quarante minutes de retard, les premiers voyageurs sortent en courant, la valise suit de toute la vitesse de ses ridicules roulettes, dans une course éperdue et perdue sans doute, vers un autre train, une correspondance qui ne se fera pas. Puis, c'est le flot compact que le train régurgite, un magnifique condensé d'humanité guetté par quelques individus aux attitudes qui les feraient prendre à partie dans un square, et qui semblent vouloir faire un choix dans cette cohue, celle-là non, ah ! peut être celle-là ? mais bof, non, je vais prendre celle-ci plutôt, et il sourit en voyant arriver la face peinturlurée de Mémère qui, au bout de la laisse, traîne une chose bizarre. L'être se compose d'un corps boudiné, blanc cassé, avance claudiquant dans un cliquetis pointu, le tout est surmonté d'une gueule qui semble sculptée dans un étron ou alors quoi ? 

Le couple se forme et le chien, car il s'agit bien d'un chien, lève sa gueule écrasée, sa gueule comme renfrognée par la distance qui le sépare de ses maîtres et de leurs effusions conventionnelles.

- « Il a joué dans Star Wars ? » 

- « Quoi ? »

- « Je vous demande s'il a joué dans Star Wars, votre chien, là ? », dis-je en pointant du bout du soulier le bouledogue nain, ce vrai bout de loque d'une couleur de serpillère surmenée.

Je m'esclaffe bêtement, à mon âge, il faut savoir rester jeune et ne pas en louper une...

« Laisse Simone, c'est un fou. » dit son vieux, mais pas tellement plus que moi. Il part en tractant sa Simone. 

J'ai les épaules secouées par un rire silencieux et puis je les vois qui arrivent, mais ils ont l'habitude, eux, et je leur explique que j'ai vu un chien ridiculement laid et que « comment ça va, le voyage s'est-il bien passé ? » tandis que me revient en l'âme et en ventre la douceur moelleuse et ardente de son corps.


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Graffiti de banlieue

TRAIN  DE  NUIT

Le train traverse l'espace,

immobile dans son siège mon corps, emporté par le train,

traverse le paysage nocturne

et court dans le temps ;

à chaque tour de roue, à chaque mètre avalé, je m'éloigne d'elle dans l'espace

et je me rapproche d'elle dans le temps.

Le voyage a deux dimensions qui passent par moi,

un espace traversé et un présent immobile,

temps réel qui ne cesse de mourir et de renaître, un perpétuel et fugace maintenant

suspendu entre ces deux bornes massives,

écrasantes

et portant hors champ : le passé et le futur.

Ici et maintenant, dans ce siège et ce présent,

dans ce temps et ce lieu où bat mon cœur

et où s'agitent mes pensées,

ce temps qui s'efface à chaque instant ; dans cet espace et ce temps que je fixe et qui s'enfuient,

j'existe.